24 Jul 2007
Une star du design dessinera la voiture du futur pour Spirt Avert
Pierre-Yves Frei, à Genève
Il en va des designers comme des entraîneurs de football. Un jour, on les adule, on les porte aux nues, on crie au génie. Le lendemain, retour de bâton. On ne tire pas forcément sur l’ambulance, mais on n’en pense pas moins. Aux uns on reprochera diplomatiquement un certain manque d’originalité, aux autres un excès de la même chose. Mais la vie est un pendule. Aux fourches caudines succède souvent le retour aux affaires. Voilà sur quoi doit méditer Murat Günak qui, après avoir perdu sa place de chef du design chez Volkswagen, devient aujourd’hui le dépositaire d’un projet nimbé de mystères mais que ses mandataires annoncent comme révolutionnaire. C’est en effet par la voie d’un communiqué de presse laconique que la société suisse de participation financière Spirt Avert AG, cotée à la Bourse suisse, a dévoilé hier la création d’une nouvelle entité baptisée Mindset, chargée de développer un véhicule hybride, mieux, un véhicule «alternatif». Inutile de chercher à en savoir plus. Tout au plus les oracles prédisent-ils pour janvier 2008 des révélations sur les partenaires, le design et la technologie de
ce projet.
En fait, ce sera sans doute à Murat Günak que reviendra l’honneur de cet éclaircissement, lui qui est nommé, à 48 ans, au poste de CEO de Mindset. Son nom ne laisse guère de doute sur ses origines turques. Il a d’ailleurs passé ses jeunes années dans Istanbul, l’historique, la religieuse, la Bariolée. Le jeune Murat a-t-il contracté son goût de l’esthétique au contact de la cité millénaire? Quoi qu’il en soit, son médecin de père décide que l’avenir de son rejeton sera bien mieux assuré s’il l’envoie dans un internat autrichien. Murat Günak y reste jusqu’à ses seize ans avant de rejoindre sa famille désormais installée dans la ville de Warburg en Westphalie. Bac en poche, il opte pour l’école des arts graphiques de Kassel. La ville-hôte de la Dokumenta, événement phare dans l’agenda des mordus d’art contemporain, ne peut qu’être un lieu idoine pour s’essayer au dessin. Le jeune étudiant turc – il prendra la nationalité allemande en 1993 - préfère néanmoins l’application à l’abstraction. Son truc, c’est le beau dans Le quotidien, dans la production de masse, celui qui doit faire avec les exigences de l’utilité, de la faisabilité technique et économique et de l’ergonomie, Avec ce mélange de talent et de chance qui caractérise la réussite, Murat Günak décroche un stage chez Bruno Sacco, maître du design chez Mercedes, avant de parfaire sa formation au Collège Royal des Arts à Londres,
Son diplôme en poche, il se forge une expérience chez Ford avant de revenir sur les lieux de ses premières esquisses, Mercedes. Ses coups de crayons participent à l’ébauche de la Classe C et bientôt, de la très prestigieuse SLK. Le jeune designer devient lui-même un bolide. En 1994, Peugeot l’engage. La marque au lion, quelque peu édentée, veut à nouveau rugir sur les marchés. Murat Günak s’y emploie, inspirant ou livrant les dessins de la 206, de la 307 ou encore la 607. Quatre ans plus tard, son épouse et ses trois enfants faisant son siège pour qu’iles reconduise en Allemagne, il retourne à Stuttgart, chez Mercedes. Puis en 2003, il prend en charge le design chez Volkswagen. Celui qui confie volontiers une influence de la culture turque sur son travail, dans les couleurs et les lignes, va livrer des modèles d’une étonnante, d’une inhabituelle audace pour le groupe de Wolfsburg. Le designer produit des carrosseries comme celle de la nouvelle Scirocco d’une très ovale sportivité. Les calandres chromées du Touareg, du Touran et de l’Eos, c’est encore lui. Un virage clinquant qui n’est pas du goût de tout le monde au sein du groupe. Le frisson iconoclaste de Volkswagen prend fin début 2007 par un communiqué de presse Sibyllin. VW et Günak se séparent d’un commun accord… Le successeur Walter de Silva, jusque-là responsable du design chez Audi, le remplace et confie quelque semaines plus tard, à propos des derniers choix esthétiques de VW, «Nous nous sommes trompés !» Un «nous» qui sonne comme un «il», A la tête de Mindset, Murat Günak aura sans doute à cœur de laver cet affront.
(py.frei@agefi.com)